06 Avr Chadi Bennani
Le #MainArtist du mois d’avril, Chadi Bennani, explore un espace intérieur où l’instinct précède l’image et où la création se détache des attentes liées à l’identité. À travers fragments, souvenirs et dialogues, il interroge la place que l’on s’autorise à occuper, entre héritages, projections et désir de liberté. Entre quête intime et ouverture vers l’autre, il propose une réflexion sur ce qui émerge lorsque l’on choisit simplement d’être.
prise audio : « Les Laurentides » par Chadi Bennani
❝J’ai récemment appris à penser sans la caméra : à me libérer du résultat, à donner voix d’abord à ce qui se passe au fond de moi-même, loin de mon identité apprise. À renouer avec l’instinct, en taisant le bruit.
Je mène depuis quelque temps une quête vers cet espace en moi où je peux simplement être. Un endroit enfoui sous l’accumulation d’apprentissages faits depuis l’enfance, d’étiquettes portées dès l’adolescence et d’emballages enfilés à l’âge adulte. Ce lieu, où les mots deviennent seconds, s’exprime de lui-même. J’apprends à dialoguer avec lui, pour que ces conversations deviennent des boussoles vers de futurs chemins.
J’ai longtemps questionné ma place à m’exprimer sur mon identité culturelle. Je me questionne toujours, en toute vérité. Depuis trois ans, pour aller au-delà de ma propre expérience et mieux me comprendre, j’ai plutôt décidé de me servir de ce besoin d’expression pour ouvrir des espaces de dialogues. J’ai eu la chance d’en faire un film, puis de l’accompagner à sa rencontre avec des jeunes qui se posent eux aussi ces mêmes questions : « comment se définir avec une identité fragmentée? » et « est-ce que, moi aussi, j’ai une place ici? ». Lors de ces échanges, des mots retenus depuis l’enfance sortent pour la première fois, libérant la parole et permettant de se sentir un peu moins seuls.
Cette conversation identitaire, je la trouve précieuse et importante, mais aussi, parfois, paralysante. Est-ce qu’une identité se limite réellement aux mots descriptifs qu’on en vient à porter ou à choisir?
Dans les dernières années, j’ai reçu à quelques reprises : « beau projet, mais reviens nous voir lorsque tu en auras un qui traite de ta diversité ». Ça m’a amené à me demander si le réel combat ne serait pas d’apprendre à se permettre de se libérer de cette attente, de cette pression à s’exprimer à partir d’une identité assignée et attendue. Un jour, j’espère, nous aurons su créer un monde où ces espaces intérieurs seront plus accessibles, où nous aurons déconstruit les attentes posées sur notre expression. Parce que se donner le droit, c’est peut-être la plus grande forme de résistance.
En ce moment, je travaille sur des choses qui viennent du fond et que je me donne le droit d’explorer simplement parce qu’elles résonnent. Je dépose ici quelques fragments que j’ai tranquillement amassés au cours de la dernière année. Des notes, des images, des sons recueillis, qui m’ont aidé à me construire.
« I have a page of notes that I must now figure out what they mean. Is it necessary to bring more noise into the world? Better remain quiet, if I’m uncertain. »
– Baignade dans les eaux glaciales du fleuve, automne, 2024
« Les années se succèdent et je me retrouve à être de moins en moins habité par ton fantôme. Je le sens toujours aussi présent. Je sais que tu ne m’as jamais quitté. Maintenant, j’ai appris à délimiter un espace qui m’appartient. Je comprends un peu mieux ce qui me compose, ce qui me définit et comment ça évolue doucement. Je vois mieux les chemins qui mènent vers toi. J’ai plein de questions. Un jour, je me dirigerai vers toi d’un pas plus affranchi, sur les sentiers de cette forêt dense que tu m’as laissée, vers ta vérité. Pourquoi les as-tu choisis ces chemins? Qu’as-tu porté sur ton dos, avant de le déposer sur le mien? »
– Hiver froid, encabané à Montréal sous dix pieds de neige, 2025
« Des rires, des regards perdus dans des paysages infinis comme les visages de nos amis. Des sensations chuchotées à nos oreilles par le vent, des sons qui s’endorment au fond de nous après avoir accompli leur mission de nous porter le monde. Le froid d’une plongée de nuit, la caresse du sable sur notre dos, le goût des bleuets et des canneberges. Prendre le temps de se regarder. Les conversations qui nous font nous sentir exactement là où l’on devrait être. La recherche d’une famille à l’extérieur de celle qui porte son nom par le sang. Apprendre à dire au revoir à ces choses qui, pour toujours, resteront en nous comme la fondation de qui nous deviendrons. Cette douceur est une protestation. C’est une révolution par laquelle on tend la main vers soi-même pour mieux la tendre vers l’autre. »
– Écriture automatique, Îles-de-la-Madeleine, 2025
« Courir dans les buttes. Se faire fouetter par la pluie, s’envoler avec le vent. Jouer à la tag, rire aux éclats, revenir au chaud de l’usine – complètement mouillés. »
– Souvenir écrit pour ne pas être oublié, 2025
« Fins de chapitres. Petits bouquins faits de bribes de chemins. »
– Retour à Montréal après deux mois parti, première lueur d’un jour d’automne, 2025

Extrait d’images – Au-delà des vagues.
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Chadi Bennani
Chadi Bennani, gradue en 2022 du programme de cinéma de l’Université du Québec à Montréal. Développant actuellement sa pratique vers une approche sensorielle du médium cinématographique, Chadi articule ses films autour du rapport entre la mémoire et l’identité. Durant ses études, il réalise son premier court-métrage, Nicole (2023), entre autres présenté en compétition à Hot Docs (2023). Chadi réalise ensuite D’ici, d’ailleurs (2023), entre autres présenté en ouverture de festival des RIDM (2023), aux Nations Unies dans le cadre du GMFF (2024), ainsi qu’au DOXA (2024). Chadi travaille sur un premier long-métrage documentaire, Au-delà des vagues, récipiendaire du prix de l’ONF au Doc Lab Montréal 2023 (Forum RIDM), présenté au marché du Sheffield DocFest 2025 et soutenu par le programme DOC! (Main Film). En parallèle de sa carrière de réalisateur, Chadi œuvre à titre de directeur de la photographie.
Filmographie
- Au-delà des vagues, long métrage documentaire – en production
- D’ici, d’ailleurs, court métrage documentaire – 2023
- Nicole, court métrage documentaire – 2023
- Trait-d’union, court métrage de fiction – 2023
#MAINARTIST
Notre organisme est un centre d’artistes engagé à soutenir sa communauté dans son ensemble, sans aucune distinction.
Au-delà des simples déclarations de solidarité contre le racisme suite aux événements de l’été 2020, mais également contre les actes racistes plus récents et ceux qui perdurent historiquement, il nous est apparu comme essentiel d’offrir une place à nos membres afin qu’ils·elles expriment leurs ressentis face aux discriminations qu’ils.elles vivent et qui pourraient être fondées sur la couleur de peau, les origines, l’orientation sexuelle, leur genre ou un handicap.
Nous les invitons donc à partager leurs réflexions face à ce drame sociétal que constitue toutes formes de rejet de l’autre.
Notre 39ème artiste à contribuer est Chadi Bennani.
#MainArtist #ArtisteImportant
Car ce sont les artistes qui portent à la fois le rôle de représenter la société et de la faire évoluer.